Jusqu’où allons-nous nous habituer ?

Ce week-end, il y a eu les images de violences, les dégradations, les pillages. Puis les déclarations, les accusations et les injonctions à choisir un camp. À la colère sociale s’est ajoutée cette impression désagréable : celle d’un débat public dans lequel il devient toujours plus difficile d’exprimer une position sans être immédiatement rangé d’un côté ou de l’autre.
Condamner les violences, préserver le débat
Je condamne toutes les violences, sans exception. L’incendie de la mairie de Limoges, les dégradations de celle de Marseille, les commerces saccagés, les personnes blessées : aucune revendication, aussi légitime soit-elle, ne justifie de tels actes. Ceux qui en sont responsables doivent en répondre. Mais je refuse tout autant que ces violences servent à disqualifier ceux qui manifestent pacifiquement, ou à faire disparaître les raisons pour lesquelles ils sont descendus dans la rue.
En regardant les réactions à ces événements, je me suis demandé à quoi nous étions en train de nous habituer.
Il existe un concept pour décrire l’évolution des idées jugées acceptables dans le débat public : la fenêtre d’Overton. Une proposition autrefois marginale peut devenir familière, puis sembler évidente. Cette évolution accompagne parfois des progrès. Elle peut aussi nous habituer à des reculs, au point de ne plus voir ce qui nous aurait fait réagir auparavant.
Des mots qui entretiennent la confusion
Lorsque Sébastien Lecornu appelle à « choisir son camp » entre la République et les casseurs, je comprends la volonté d’affirmer une limite. Mais je m’interroge sur ce que cette formule laisse comme place au débat. Peut-on condamner les destructions et questionner le maintien de l’ordre ? Soutenir les policiers et demander des comptes au gouvernement ? Défendre les institutions et contester la politique qu’elles conduisent ? Je veux pouvoir faire tout cela sans avoir à justifier mon attachement à la République.
Et puis il y a eu Emmanuel Macron, le « Méprisant de la République ». Il demande de distinguer les manifestants des casseurs, puis rapproche dans une même phrase manifester et créer le désordre. Pourquoi entretenir lui-même la confusion qu’il prétend dissiper ? Condamner les violences est nécessaire. Faire la leçon à ceux qui expriment leur colère ne résout aucune de leurs difficultés.
La présidente de l’Assemblée nationale a d’ailleurs annoncé qu’elle proposerait une commission d’enquête portant à la fois sur les violences et sur la stratégie de maintien de l’ordre. Ces deux exigences peuvent donc tenir ensemble. Elles doivent tenir ensemble.
Ce qui me préoccupe, c’est notre accoutumance aux raccourcis. À force d’entendre qu’une critique affaiblirait l’autorité, on risque de trouver suspect celui qui pose une question. À force de confondre une mobilisation avec ses débordements, on finit par regarder toute contestation avec méfiance. Et pendant que les accusations se succèdent, les revendications des manifestants restent sans réponse concrète dans ce débat.
Je n’ai aucune envie de trouver des excuses aux casseurs. Je n’ai pas davantage envie de remettre mon esprit critique au vestiaire chaque fois qu’un responsable politique prononce le mot « ordre ».
Construire des réponses avec les citoyens
Ce que j’attends de ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir, c’est qu’ils nous aident à sortir de cette tension. Qu’ils écoutent les manifestants, protègent les Français face aux violences et proposent des réponses aux revendications sociales. Au-delà des déclarations, quelles décisions permettront d’améliorer la vie de ceux qui peinent à vivre dignement ?
Les consultations annoncées doivent maintenant déboucher sur des réponses concrètes aux revendications sociales, avec des moyens et un calendrier de mise en œuvre. Les citoyens doivent pouvoir y participer aux côtés des élus, des syndicats et des associations : faire connaître leurs difficultés, proposer des solutions et suivre les engagements pris. La commission d’enquête proposée pourrait, de son côté, éclairer les responsabilités et les moyens de mieux protéger les personnes comme les lieux publics.
Voilà un débat auquel je souhaite contribuer : que peut-on faire, avec quels moyens et dans quels délais ?
Sébastien BEDINI

